Crise économique et sciences de la nutrition

La crise économique et financière actuelle aurait-elle des conséquences sur l’état et le développement des sciences de la nutrition ? La réponse est positive. Sciences de la nutrition et marketing ne font plus qu’un dans le monde de la marchandise pour préparer la « sortie de crise » dans les meilleures conditions de compétitivité !

La diminution de la consommation de certains produits alimentaires entraîne une baisse des cours et un reflux des profits dans de nombreuses filières de l’agroalimentaire avec également des conséquences catastrophiques pour les petits producteurs quoique pour eux ce soit en termes de survie.

Comme les sciences de la nutrition sont devenues partie intégrante de toute stratégie marketing moderne, les scientifiques de ces secteurs sont mis à contribution pour essayer de relancer la consommation ou, au moins, pour envisager dès maintenant la sortie de crise avec des atouts bien identifiés face à la concurrence !

Comme dans un court texte, on ne peut pas traiter tous les sujets, je vais ici faire part de mon témoignage personnel, basé sur ma pratique professionnelle, rencontres, meetings, congrès, appels d’offre variées pour le financement de programme de recherche.

Etant très impliqué dans des recherches sur les lipides et les graisses alimentaires, c’est à propos de ce secteur des sciences de la nutrition que je vais témoigner.

Au cours des derniers mois, nous avons assisté à deux phénomènes assez inattendus en raison de l’état actuel des connaissances dans ces domaines de la nutrition :
– le premier concerne la tentative de réhabilitation de certaines graisses végétales riches en acides gras oméga-6 et dont j’ai parlé dans un précédent billet
(Voir le billet sur les oméga-6).
– le second concerne les graisses animales riches en acides gras saturés.

Dans les deux cas, des scientifiques et des médecins sont recrutés pour démontrer à grand renfort de rapports et meetings scientifiques soit que les acides gras saturés ne sont pas toxiques et que les aliments les contenant doivent faire partie de l’alimentation quotidienne soit que les huiles végétales (et les margarines) et les oméga-6 dont elles sont riches sont bons pour la santé, et la meilleure stratégie pour diminuer le cholestérol, surtout si on a ajouté des stérols végétaux ( les fameux phytostérols) à ces margarines (ou à ces yaourts) etc …

Et bien d’autres choses encore, notamment dans les publicités télévisés ou les magasines, où l’on est souvent à la limite de la forfanterie voire du mensonge.
Mais si on reste dans le cadre des sciences de la nutrition, les argumentaires développés sont très variables : des 3 produits laitiers quotidiens recommandés par le PNNS (Programme National Nutrition Santé) et indispensables pour des apports en calcium qui protègent les os (comme si cela pouvait avoir du sens !), aux bienfaits des graisses animales pour empêcher les syndromes métaboliques et l’obésité en passant par les inévitables stratégies anticholestérol, les sciences de la nutrition sont appelées à la rescousse de tous les côtés !

Et en général, de façon contradictoire !

Chaque camp a ses preux chevaliers et il n’y a personne, dirait-on, au-dessus du lot pour essayer de faire une sorte de synthèse et aider les citoyens à y voir clair.
Les administrations éventuellement concernées (service de la concurrence, agences sanitaires, ministères de la santé ou de la consommation ou du commerce, voire de l’agriculture) sont incapables soit par manque d’expertise, soit parce qu’elles se sont volontairement impliquées, d’apporter aucune aide.
Les scientifiques ou les médecins appartiennent à un camp ou à l’autre, et ils s’affrontent en des combats singuliers, alors que l’on devrait attendre d’eux que, comme indiqué ci-dessus, ils soient au-dessus de la mêlée, et donnent des avis équilibrés et consensuels !
Hélas, les conflits d’intérêt sont omniprésents et nos sommités hexagonales doivent choisir leur camp.
Il est véritablement consternant de constater que sur des bases scientifiques généralement très faibles (mais pas totalement inexistantes, il faut le souligner), on ose nous rejouer en 2009, l’antique querelle cuisine au beurre contre cuisine à l’huile !
Mais le public, et les médecins praticiens, sont loin de se douter de l’ampleur des enjeux socioéconomiques. Certes, en voyant les producteurs de lait bloquer nos routes, on comprend que les vrais enjeux n’ont rien de scientifique ou médical. Certes quand on surveille les cours boursiers d’Unilever, Danone et Monsanto, sur telle ou telle place financière, on comprend que les intérêts des consommateurs, voire des patients, n’ont rien à voir dans ces propagandes.

Nous sommes tous, citoyens, médecins et scientifiques, des pions minuscules sur un gigantesque échiquier.

Comme je l’ai dit plus haut, une des difficultés c’est que des multitudes de laboratoires de recherche à travers le monde produisent des données (ayant des prétentions) scientifiques. Ces recherches sont financées soit par des entreprises avec des objectifs marketings (et des conflits d’intérêt) évidents soit par des états et des gouvernements (donc sur des fonds publics et en l’absence de conflit d’intérêt évident) avec pourtant l’objectif de défendre les intérêts de filières agroalimentaires nationales disposant de puissants lobbyings auprès des politiciens, des élus et des gouvernements : les viticulteurs, les céréaliers, les sucriers, les producteurs de lait, la grande distribution, des mastodontes industriels tels Danone ou Unilever, etcetera !
C’est donc sur des bases apparemment scientifiques et médicales que se développe ce marketing extrêmement intelligent et agressif du capitalisme post-moderne !

Mais voilà de bien belles paroles, diront mes lecteurs attentifs !

Et que faisons-nous pour le prochain repas dont la préparation ne saurait tarder ?

Comme ces polémiques et conflits ont toujours existé, nous avons élaboré, dans notre équipe et depuis longtemps, une réponse assez simple et compréhensible pour nos patients.

Le principe de base : les théories scientifiques en nutrition étant multiples, contradictoires et évoluant avec le temps, les avis des experts aussi, il est fortement recommandable pour nourrir nos familles au quotidien et à long terme de s’appuyer sur des observations solides corroborées par des expériences dont les résultats sont indiscutables.

De quoi disposons-nous ?
De pas grand chose, pourrait-on penser, si on se fie seulement aux données de marketing-propagande et à la science spectaculaire et marchande qui caractérise l’époque.
Mais pour un regard attentif qui sait « éliminer » les informations publicitaires et identifier avec lucidité les vrais connaissances acquises au cours des dernières décennies, il y a des informations importantes !
Certes, nous avons vite fait le tour : en fait, un seul modèle alimentaire a été étudié de façon rigoureuse et les études ont donné des résultats constants, c’est le modèle alimentaire méditerranéen et il est associé à un état de santé optimal !
Comme argumentaire, je renvoie les lecteurs aux billets sur ce thème sur ce blog !
Il n’y a donc aucune hésitation puisque nous n’avons pas le choix !

Il se trouve que parmi les caractéristiques majeures de ce modèle, on peut noter :
– une faible consommation de graisses saturées d’origine animale et végétale
– une faible consommation d’acides gras oméga-6

Et voilà !
Nos amis réhabilitateurs des saturés et des oméga-6 peuvent continuer de travailler et nous raconter des merveilles, nous resterons de marbre, quoique fort intéressés par leurs exploits, et continuerons d’être fidèles aux traditions méditerranéennes !
C’est la seule donnée (théorie) scientifique qui nous paraisse aujourd’hui suffisamment solide pour faire des paris sur l’avenir, c’est à dire notre santé demain et après-demain !

5 réflexions au sujet de « Crise économique et sciences de la nutrition »

  1. Marc

    Merci pour cet article "éclairant".

    Ma "curiosité naturelle" me pousse à vouloir en savoir un peu plus sur l’approche de l’agroalimentaire vis à vis du spécialiste que vous êtes.

    Le coté "pion minuscule" me déprime un peu pour tout dire mais c’est la réalité.
    A coté d’une bonne alimentation quotidienne, il est très difficile aujourd’hui de s’y retrouver dans un système de santé au sens large gangréné de toute part en particulier par les conflits d’intérêts multiples au profit de l’industrie pharmaceutique.

    Merci pour votre combat

  2. marie

    mon médecin est bien convaincu qu’il faut prendre des médicaments pour combattre le cholestérol mais je lui ai parlé des effets secondaires et il m’a dit de les arrêter pour un mois et ensuite aller faire prendre un prise de sang et on verra moi je suis persuadé que le cholestérol sera au plus bas.
    j’ai hâte de voir qui aura raison

  3. Michel de LorgerilMichel de Lorgeril Auteur de l’article

    chère marie,

    Je suis désolé de vous dire que le défi avec votre médecin est sans intérêt car si vous suivez mes conseils (notamment nutritionnels), baisser votre cholestérol ne vous protège pas; même si en adoptant une diète méditerranéenne peut conduire à une diminution du cholestérol … De toute façon, vous n’aurez jamais raison avec votre médecin car on lui a bourré le crâne avec la théorie fumeuse que le cholestérol doit être le plus bas possible. Votre cholestérol sera donc toujours « trop haut » puisqu’à l’aide des médicaments il pourrait le faire baisser ! Dialogue de sourds ! Amicalement

  4. Michel

    Bonjour Docteur,
    Vos arguments m’ont persuadé que le cholestérol n’est pas impliqué dans les maladies cardiovasculaires, je ne reviendrai pas sur ce sujet.
    Mais il est un sujet dont on parle peu et sur lequel je souhaiterais connaître votre avis :l’homocystéine.
    Que pensez-vous du rôle de l’hyperhomocystéinémie dans les maladies cardiovasculaires, car li semble qu’il y ait débat à ce sujet (cause ou conséquence ?).
    Il est vrai que la bétaïne qui permet de reméthyler l’homocystéine ne coûte quasi rien et n’intéresse pas l’industrie pharmaceutique.

  5. Michel de LorgerilMichel de Lorgeril Auteur de l’article

    @Michel : 

    Très bonne question !

    L’hyper homocystéinurie héréditaire (rare mais ça existe) est associée à un risque augmenté de complications cardiovasculaires … C’est dû à des déficits enzymatiques mais comme c’est rare, on ne sait pas vraiment ce qui est efficace …

    Mais il y a aussi des hyper homocystéinémie acquises par déficits nutritionnels (notamment les vitamines du groupe B : B6, B9, B12) ou par toxicité médicamenteuse : nous avons démontré une augmentation de 50% sous l’effet des fibrates ; et ce fut confirmé par d’autres !

    Malheureusement (et bizarrement), quand on a testé si la diminution de l’homocystéine par des capsules de vitamines B pouvait diminuer les complications cardiovasculaires, on a globalement échoué ; peut-être un peu moins d’AVC … Techniquement, certains de ces essais sont "limites" ! On aurait dû recruter que des sujets déficitaires avec des niveaux élevés d’homocystéine …
    Bon, on fait quoi avec ça ?

    On fait en sorte de ne pas être déficitaire en vitamines B, précaution élémentaire : pour cela, adopter une diète méditerranéenne (généralement suffisant si on est attentif), et en prenant de l’âge, une petite cure de capsules de vitamines B de temps en temps, jamais systématique (par exemple, Mix3B) ; et enfin, pas de fibrate !

    Facile la médecine ?


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