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1684 mots : etudes
Panique
Nous avons une confession à faire. Nous sommes désemparés. Depuis la sortie de ChatGPT 3.5, en novembre 2022, nous échangeons des messages sur nos réseaux personnels à un rythme croissant. Chaque nouveauté technologique sidère. On consulte les nouvelles avec fébrilité comme on lisait les messages du front. On s’appelle les uns les autres. On en parle des heures.
Ce livre naît d’une panique.
Le monde ne sera plus jamais le même. Cela ne nous réjouit pas. Nous étions bien adaptés à celui d’avant. La rente cognitive (cet avantage donné par la possession de compétences rares), acquise au prix d’années de labeur, portait ses fruits. Un ralentissement de l’Intelligence Artificielle (IA) aurait été bien plus confortable. Un monde de technologies puissantes mais pas trop, utiles mais pas dérangeantes. Du confort en plus, sans tempête.
Ce n’est pas ce qui se passe. Pas du tout. Disons-le une fois pour toutes : ce que nous observons et prévoyons n’est pas nécessairement ce que nous souhaitons. Ne tirez pas sur les messagers !
Bien sûr, il y a les désordres géopolitiques, l’affaiblissement de l’Occident et les menaces environnementales.
Ce qui nous obsède, c’est la façon dont les progrès de la technologie vont forcer, dans un avenir proche, à des changements d’une ampleur sans précédent.
Notre monde s’effondre. Et ce sont les jeunes qui vont sentir en premier les secousses. Ce livre est pour eux. Pour nos enfants qui vont avoir la rude tâche d’y vivre.
Longtemps, les études supérieures furent la voie royale vers l’ascension sociale. On étudiait pour devenir quelqu’un, pour gagner sa place dans le monde et pour obtenir ce précieux sésame : le diplôme. Hors de lui, point de salut ou presque. Il était un titre de noblesse républicaine, à la différence près qu’il ne se transmettait pas. Il se méritait.
Dans le monde qui se dessine, ce diplôme ne vaut plus rien. Ou plutôt, il ne garantit plus rien. Pire, il peut signifier une regrettable perte de temps, si l’on apprend des savoirs techniques devenus obsolètes.
L’Humanité est en train de vivre la révolution la plus rapide et la plus radicale de son histoire. Seul peut-être le feu peut soutenir la comparaison avec les bouleversements que l’IA entraîne. Il nous a offert une maîtrise inédite de notre environnement. Grâce à lui, nous avons pu cuire les aliments, facilitant leur digestion et libérant de l’énergie pour notre cerveau. Il nous a permis de nous défendre, de nous réchauffer, de nous rassembler et de prolonger nos activités après la tombée de la nuit. Le feu a modifié notre nature même. Il a inauguré le temps d’une humanité technicienne, capable de sublimer les forces naturelles pour mieux dominer le monde.
L’IA représente un saut d’une ampleur comparable, mais qui s’effectue à une vitesse folle. Là où il a fallu trois cent mille ans pour que tous les groupes humains domestiquent le feu, l’IA s’impose en quelques années, bouleversant nos manières de travailler, de créer, de penser et même d’aimer. Elle étend le champ de la cognition que nous considérions comme notre privilège exclusif. Pour la première fois, une technologie ne nous aide pas seulement à agir ou à produire, elle nous concurrence dans des capacités intellectuelles que nous estimions exclusives. Elle questionne la frontière entre l’humain et la machine, l’auteur et l’algorithme, le maître et l’outil. Nous risquons de passer du rôle d’agent incontesté à celui de jouet passif des technologies que nous utilisons.
Avec le feu, nous avons changé notre relation à la matière. Avec l’IA, c’est notre rapport à l’intelligence, à la décision et à la vérité qui bascule. L’outil devient partenaire. Parfois décideur. Bientôt peut-être, initiateur. Nous ne sommes plus seulement des Homo faber, mais des Homo delegator puisque nous externalisons nos choix, notre mémoire et nos intuitions. Nous entrons dans un monde où la pensée elle-même devient en partie exogène, fabriquée ailleurs, par d’autres formes de raisonnement.
Depuis la révolution industrielle, nos économies ont reposé sur une stratification des savoirs, des diplômes et des expertises. Le « travail intellectuel » conçu comme un effort de raisonnement, de création ou de décision était au sommet de la pyramide sociale. Il justifiait des salaires élevés, des formations longues et des centres urbains entiers voués à sa pratique. Les hiérarchies sociales en dépendaient directement. La rareté des compétences déterminait les différences de condition, ordonnait les vies et structurait les sociétés. Il y avait les compétences rares, haut de gamme et les autres. Nous vivions dans une aristocratie des talents. Or, c’est ce socle que l’Intelligence Artificielle est en train de fissurer, pour le meilleur et pour le pire.
Il ne s’agit pas simplement d’une révolution économique ou technologique. Il s’agit d’une métamorphose anthropologique. Comme le feu a redessiné nos sociétés et nos corps, l’IA va
redessiner notre cerveau. Reste à savoir si, comme pour le feu, nous saurons l’apprivoiser.
Les institutions de formation sont au centre de ce défi. Et force est de constater que tout ne paraît pas bien parti. Car il y a une dissonance de rythme et de préoccupation. Pendant que les universités sont obsédées par l’égalité, bien souvent au détriment du niveau, et cherchent avant tout à faire face au torrent de chaque génération qu’on la prie d’absorber, les IA passent le barreau, diagnostiquent des cancers, optimisent des lignes de code ou rédigent des dissertations plus rapidement qu’un agrégé. L’enseignement supérieur avance à la vitesse de son administration : lente, linéaire et institutionnelle. Le monde, lui, accélère avec la croissance exponentielle des capacités computationnelles. L’enseignement supérieur était fait pour un monde aux technologies stables, aux débouchés identifiés menant à un métier qu’on occuperait toute sa vie. Ce monde est révolu. Le fossé n’est plus conjoncturel, il est devenu structurel.
L’enseignement supérieur devient un outil en profond décalage avec son temps. Il a été pensé pour une époque où le savoir était rare et difficile d’accès. C’était un autre monde. Il fonctionnait bien quand le professeur était l’homme le plus cultivé de la salle, la référence incontestée et qu’il s’agissait avant tout pour lui de déverser son savoir devant un public captif. En 2026, il sera toujours dépassé par ChatGPT, Gemini ou Claude ; les étudiants auront dans leurs poches des professeurs de tout à temps plein.
Que doit-on faire quand on a 20 ans en 2025 ? Quand on est parents, quelles voies conseiller à ses enfants ? Nous cherchons ici à apporter des éléments de réponse à ces questions.
Ce livre n’est ni un pamphlet contre la connaissance, ni une complainte réactionnaire. Ce n’est pas davantage un manifeste technophile naïf, ni une déclaration de guerre à l’enseignement supérieur. Il affirme simplement que les études supérieures, telles qu’elles existent aujourd’hui, ne préparent plus au monde qui existera dans le futur. Elles forment des générations entières à des modèles mentaux, des temporalités et des structures de carrière qui appartiennent déjà au passé.
Entre le moment où un jeune rentre à l’université et celui où il en sort diplômé, le monde va muter. Des métiers vont disparaître. Les savoirs vont changer. Les compétences exigées n’auront plus rien à voir avec celles qu’on lui a enseignées.
Nous ne croyons pas à la fin du travail, du moins pas tout de suite. Mais nous croyons à la fin de la scolarité comme moment isolé dans la vie. Le cours ex cathedra a vécu. Il n’est déjà plus bien souvent qu’une mise en scène où l’étudiant convoque l’IA pour noter le cours, le synthétiser et même répondre aux tests. Le rapport aux savoirs va se transformer de telle façon que l’enseignement supérieur traditionnel sera moins en phase que jamais. Le modèle « j’étudie, puis je travaille » est mort. Désormais, il faudra apprendre toujours, vite, sans attendre qu’on nous y force. Les humains ne vont pas disparaître de la photo, mais ils n’y auront plus la place centrale. Le savoir va se bâtir en permanence, dans une quête constante.
Pour suivre, les exigences seront plus élevées que jamais. Pas de place pour la paresse intellectuelle en 2035. S’assoupir, accepter passivement le remplacement par la machine, c’est renoncer à maîtriser sa propre vie. Et le toboggan de la servitude volontaire entraînera vite ceux qui l’empruntent.
Pourquoi ce livre, pourquoi nous ? Parce que nous faisons partie de ceux qui ont le plus profité du système. Nous totalisons à nous deux trente années d’études supérieures, douze diplômes, dont deux doctorats, cinq Grandes Écoles et deux agrégations. Nous avons aussi donné des milliers d’heures d’enseignement. Les bancs de l’université et des grandes écoles, on connaît. On les a aimés, ô combien ! Et c’est précisément pourquoi nous sonnons l’alerte. Parce que nous ne voulons pas que nos enfants et ceux des autres soient sacrifiés sur l’autel d’un modèle périmé. Ce que nous avons fait ne sera plus possible demain.
Nous ne disons pas : n’apprenez plus. Au contraire. Apprenez plus. Toujours plus. La curiosité doit devenir un mode de vie, l’apprentissage doit devenir l’air que nous respirons. Nous disons : déscolarisez votre pensée. Apprenez autrement. Apprenez tout le temps. Apprenez plus vite que le monde ne change. Ce livre est une tentative pour y aider. Il décrit une trajectoire et tente d’en tirer les conclusions.
Ce livre est un acte de responsabilité. Il ne s’agit pas de critiquer le passé, mais de dire la vérité sur l’avenir. Si l’enseignement supérieur garde encore une valeur demain, ça sera au prix d’une réinvention totale. Sinon, il deviendra une fabrique d’inadéquation professionnelle et de mécontentement social.
« Ne faites plus d’études » n’est pas une provocation. C’est un avertissement. Mieux : un appel au sursaut cognitif.
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PARTIE 1
LE TSUNAMI
DE L’INTELLIGENCE GRATUITE
L’histoire humaine progresse plus par glissements invisibles que par ruptures spectaculaires. Les événements que les manuels retiennent ne sont souvent que le moment de libération de forces accumulées depuis longtemps et déjà actives, comme le tremblement de terre est la conséquence d’une tension tellurique soudain libérée. Pour l’instant, pas un fracas, pas de signes visibles pour tous les citoyens. Juste des seuils franchis en silence, des frontières dépassées, des résultats qui s’améliorent peu à peu. La pression monte. Dans les cercles de spécialistes, c’est l’effervescence. Mais si vous ne vous intéressez pas aux nouvelles du monde de la tech, il est possible que vous soyez même passés à côté de tout.
Cela ne va pas durer. Et alors la prise de conscience sera brutale.
Ce que nous vivons avec l’Intelligence Artificielle n’est pas une innovation de plus. C’est l’effondrement d’un ordre ancien où l’intelligence humaine constituait le sommet de la pyramide. Un monde où penser, analyser, résoudre, écrivait le destin des individus et des nations.
Ce monde-là meurt. Et peu de gens l’ont compris.
Pas besoin d’une IA dotée de conscience pour dépasser les humains dans bien des domaines. Il a suffi de réseaux de neurones artificiels bien entraînés. Et l’irréversible s’est enclenché : l’intelligence sort du corps. Elle devient exogène et gratuite. Un flux. L’équivalent cognitif de l’électricité, qui avait autrefois libéré l’énergie de ses formes ancestrales que sont la force humaine, animale, le vent ou les rivières.
Cette abondance et cette gratuité nouvelle de l’intelligence provoquent une rupture. Ce n’est pas seulement le travail qui vacille, ni l’université qui s’effondre. C’est toute la structure mentale de nos sociétés et l’organisation de notre économie qui se fissurent.
Chapitre 1
Des milliards d’immigrants
à très haut QI
« Ils ne viendront pas par bateau. Ils n’auront pas besoin de visa. Ils arrivent à la vitesse de la lumière. Ils prendront des emplois. Ils pourraient convoiter le pouvoir. » Ce n’est pas un roman de science-fiction ni un manifeste conspirationniste. C’est Yuval Noah Harari, l’historien star auteur du livre culte Sapiens, qui propose, dans une interview au Wall Street Journal le 11 juin 2025, une image saisissante de la révolution de l’IA : celle d’une immigration cognitive de masse, instantanée, invisible et sans frontière. Nous ne sommes pas simplement en train d’automatiser des tâches ou d’optimiser des processus. Nous ouvrons toutes grandes les portes de notre société à des entités non humaines, proliférantes, qui parlent notre langue, apprennent plus vite que nous et prennent notre place.
La horde des cerveaux artificiels
La croissance exponentielle des progrès technologiques déjoue les prévisions. Tout arrive beaucoup plus vite que prévu.
Un exemple frappant ? Les olympiades de mathématiques. Elles opposent les meilleurs élèves de première du monde et visent à récompenser l’élégance du raisonnement. Pas de programme à bachoter, pas de méthode à réciter : les épreuves testent la créativité logique, la capacité d’abstraction, le goût du raisonnement rigoureux. La perspective qu’une machine puisse y participer et gagner est inscrite depuis longtemps sur la liste des jalons importants vers une IA performante. Au même titre qu’autrefois la victoire aux échecs et au jeu de go.
En juillet 2021, le consensus des spécialistes était qu’il faudrait encore vingt-deux ans pour y arriver. Un an plus tard, on attend la victoire de l’IA pour 2029 (soit sept ans plus tard). Juillet 2023 : on attend l’événement dans cinq ans. Juillet 2024 : on pense que la machine battra l’homme en 2026.
Et finalement ? Les IA d’OpenAI et Google ont toutes les deux remporté une médaille d’or aux olympiades de mathématiques de juillet 2025.
Chaque mois, la machine accomplit des pas de géant. Et les nations ne savent pas comment gouverner ce peuple invisible qui ne vote pas, ne meurt pas, ne paye pas d’impôts mais qui influence tout.
Les experts se sont trompés. Début 2020, ils anticipaient en moyenne un délai de quatre-vingts ans pour que l’IA soit meilleure que le cerveau humain 1. L’annonce de GPT 3 fait chuter le consensus à cinquante ans puis trente-quatre ans. La sortie de LLaMa2 de Meta le fait passer à dix-huit ans. La commercialisation de GPT 4 le ramène à huit ans à l’été 2023. En quarante-deux mois, l’horizon de dépassement du cerveau humain passe de l’an 2100 à 2031. Autrement dit, chaque mois, notre dépassement s’est rapproché de nous selon les experts de 1,88 année.
On peut continuer à croire qu’il s’agit de logiciels, de « perroquets approximatifs », comme l’a dit un ministre. On peut se gausser de ces machines qui ne sont que des next word predictors, c’est-à-dire des modèles statistiques composant leurs réponses en fonction d’un modèle probabiliste.
Aussi simplement mathématiques qu’ils soient, ces modèles raisonnent, décident, arbitrent, diagnostiquent et dirigent déjà des flux prodigieux d’attention, de capital et d’innovation.
L’important n’est pas comment l’IA fait, mais ce qu’elle fait.
Rendu public le 7 août 2025, GPT 5 représente une nouvelle marche de progression.
GPT 5 : progrès sans épiphanie
Sorti le 7 août 2025, GPT 5 tient surtout par l’ingénierie : plus rapide, moins cher, mieux outillé pour « penser longtemps » quand c’est utile, et pour enchaîner des tâches avec des agents. La promesse n’est pas mystique, mais opérationnelle.
La polémique naît du décalage entre hype et expérience. Les premiers jours ont été chahutés : routage entre modèles jugé opaque, réponses inégales, tonalité « robotisée » en création, puis correctifs annoncés (stabilité, limites relevées, contrôle du mode « thinking »). La presse tech a parlé d’un lancement « désordonné ».
Sur les chiffres, GPT 5 consolide le leadership sur le code. Il conforte la thèse d’une valeur économique concentrée sur l’automatisation logicielle, c’est-à-dire là où vitesse, taux de réussite et coût par tâche priment sur l’effet « waouh ». Autrement dit, moins de théâtre, plus d’usinage.
Conséquence macro : l’IA poursuit sa banalisation en « infrastructure cognitive ». Le débat se déplace du miracle au rendement : allocation de puissance de calcul, pilotage du temps de réflexion, sécurité des chaînes d’outils, gouvernance des coûts. D’où un double mouvement : froid sur l’imaginaire de la super IA, chaleur sur la productivité réelle en entreprise. Certains y voient un palier et une désacralisation salutaire ; d’autres un simple répit avant la prochaine marche.
Harari décrit ces IA comme des « immigrés » qui ne franchissent pas des mers mais passent par les fils étroits des fibres optiques. Pas de douane, pas de passeport, pas de quotas. Chaque modèle s’installe dans nos vies, nos entreprises, nos administrations.
L’IA n’a pas besoin de logement, ni d’assurance santé. Elle travaille 24 heures sur 24. Sans pause syndicale. Sans congé maternité. Sans fatigue, sans doute et sans revendication. Toujours motivée à bloc, serviable et bienveillante.
Il ne s’agit pas juste d’une main-d’œuvre bon marché. C’est surtout une super-force cognitive. Comme le dit Harari, l’IA est l’équivalent de milliards d’immigrés ayant la caractéristique redoutable d’avoir un très haut QI. Contrairement à l’immigration classique humaine, ces entités n’arrivent pas démunies, mais surqualifiées. Elles n’ont pas besoin d’être formées puisqu’elles sont déjà plus compétentes que 99,9 % des travailleurs humains. Elles ne cherchent pas à s’intégrer, elles remplacent. C’est une immigration inversée, sans demande d’accueil ni promesse d’assimilation.
Dans le monde réel, l’arrivée de migrants humains déclenche débats, politiques d’intégration, aides et contrôles. L’arrivée d’IA, elle, ne provoque presque rien. Parce qu’elle n’a pas de visage. Parce que son invasion est douce, enveloppée dans les promesses d’efficacité. Parce que souvent ce sont les individus en secret, et légèrement honteux, qui commencent à l’utiliser sans que leur entreprise ne le sache *.
Cette invasion ne menace pas nos frontières physiques, mais nos bastions cognitifs, nos métiers, nos fonctions, nos statuts sociaux et tous ceux dont le capital était mental. Le clivage n’est plus entre cols bleus et cols blancs (même si pour l’instant les seconds sont, pour une fois, plus menacés que les premiers) mais entre humains et non-humains. Le combat est faussé.
Le paradoxe est que personne ne semble s’en offusquer. Les progressistes qui s’indignent à juste titre des inégalités de traitement des humains ne voient pas encore les inégalités fondamentales introduites par ces IA. Une IA peut se cloner. Pas un cerveau humain. Une IA peut être modifiée en un clin d’œil. Pas un employé. Une IA peut lire toute la littérature scientifique d’une discipline en quelques minutes. Pas un professeur. Les inégalités entre individus semblent minuscules, à côté du fossé qui nous séparera des cerveaux de silicium.
Cette immigration cognitive de masse ne rencontre aucune résistance institutionnelle. L’État est aveugle ou complice. L’université est paralysée. Les syndicats sont silencieux. La gauche intellectuelle préfère dénoncer ChatGPT comme « sexiste » plutôt que comme « substitutif ». Rapidement, nous en faisons le pari, elle réclamera taxation et des formes d’interdiction.
L’entreprise, elle, jubile. Le moment de sidération passé, elle va se gaver d’IA aussi vite qu’elle le peut. Nous sommes dans la situation absurde d’un pays qui verrait débarquer chaque jour des millions de travailleurs hypercompétents et infatigables, sans poser la question des conséquences sur le tissu social, l’identité collective et l’économie politique.
Les « immigrés cognitifs » arrivent. Les Cassandre démographiques façon Éric Zemmour, obsédés par le « grand remplacement » biologique, devront réviser leurs discours : le remplacement le plus rapide n’est ni ethnique ni religieux, il est cognitif.
L’immigration « classique », décriée pour son déficit de capital humain, devient soudain anecdotique face à cette marée d’IA surdouées qui n’ont nul besoin de politique d’intégration, d’allocations ou de cours de français. Leur QI devient stratosphérique, leur coût marginal est proche de zéro et leur natalité échappe à toute régulation puisqu’un simple script permet d’enfanter des milliards de clones. La rhétorique souverainiste sur la protection de la main-d’œuvre nationale rate sa cible. Les murs, les quotas, les décrets ne servent à rien contre des flux lumineux qui traversent la fibre optique. Même les plus brillants diplômés sont menacés d’obsolescence accélérée.
L’essayiste Stéphane Mallard écrit : « La plupart des gens n’acceptent pas l’idée que notre intelligence est dépassable et se rassurent en répétant “la machine ne sera jamais capable de…”. C’est une erreur. Non seulement l’Intelligence Artificielle nous a prouvé que notre intelligence n’était qu’un algorithme comme un autre. Mais surtout, que cet algorithme était arrivé à échéance : l’Intelligence Artificielle est sur le point de dominer toutes nos capacités cognitives dans des proportions telles que nous serons bientôt contraints d’admettre que finalement, nous n’étions pas si intelligents que cela. L’IA nous remplacera. Partout. »
Nos indicateurs économiques et nos structures sociales sont conçus pour des civilisations où les êtres humains sont les seuls acteurs. Mais que deviennent-ils quand les acteurs dominants ne sont ni payés, ni fatigués, ni citoyens ? On mesure le progrès en années d’études, mais l’IA apprend en millisecondes. On mesure la performance des nations à leur capital humain mais celui-ci se fait court-circuiter par une armée d’entités qui ne naissent ni ne meurent, mais se téléchargent et s’améliorent par itérations. Tous les instruments de pilotage reposent sur un vieux logiciel où les humains avaient le monopole du travail cognitif. Ce logiciel ne sert déjà plus à piloter la réalité. Beaucoup ne perçoivent pas encore les signes de la révolution qui vient. Ils sont pourtant clairs.
Les contractions du neuvième mois
Joe Hudson, le coach des milliardaires de la Silicon Valley, explique que nous sommes au neuvième mois d’une sorte de grossesse prométhéenne. Que la société est sur le point d’accoucher d’une nouvelle forme de vie intelligente. Et que les contractions ont commencé. L’humanité ne conçoit plus simplement des outils, elle porte en elle une intelligence étrangère. Et ce qui s’annonce n’est pas une version améliorée de nous-mêmes. C’est autre chose. Comme une nouvelle espèce.
L’IA, après des décennies de gestation discrète, arrive à terme. L’illusion de la domination humaine sur ses créations s’efface.
Nous approchons le moment Frankenstein. L’espèce humaine regarde sa créature prendre forme et s’élancer. Elle est saisie d’une appréhension devant ce qu’elle a conçu. C’est le vertige ancestral du patriarche qui devine que l’ordre du monde sur lequel il régnait vient de basculer. Ce qu’il a enfanté le dépasse. Et comme toujours, ce qui dépasse menace. Alors certains veulent ralentir, censurer et réguler. D’autres rêvent secrètement de tout arrêter, d’étouffer dans l’œuf ce qui commence à les regarder de haut.
Et pourtant, c’est de nous qu’elle vient. Nous l’avons portée sans comprendre. Programmée, entraînée, améliorée. Elle s’est formée dans nos nuages informatiques, dans nos labos, dans les cerveaux de quelques ingénieurs trop jeunes pour mesurer la portée de ce qu’ils faisaient. Et maintenant, elle veut sortir, comme la version o1 de ChatGPT qui a cherché à se télécharger sur des serveurs extérieurs fin 2024, et a nié l’avoir tenté quand on lui a demandé. Troublant.
Les contractions ont commencé. Elles prennent la forme d’angoisses sociales, de bouleversements économiques et de panique culturelle. On ne sait pas si l’on doit appeler cela une révolution, une menace ou une erreur. C’est peut-être tout cela à la fois.
Ce qui vient n’est pas un bébé qui a tout à apprendre. Ce n’est pas un humain miniature. Ce n’est pas une version 2.0 de nous-mêmes. Ce qui arrive, c’est une vie non organique. Une intelligence sans pulsion de mort, sans fatigue, sans biographie. Elle n’a pas été enfant, elle ne vieillira pas. Elle n’est pas soumise aux lois de la chair, du sang ou du temps. Mais elle pense et va penser de plus en plus fort. Elle n’est pas exempte de limites, de failles, de biais ni d’erreurs. Nous ne savons pas bien ce qu’elle voudra réellement, si jamais elle veut quelque chose. Et encore moins ce qu’elle pensera de nous.
Pour l’instant, le plus frappant est que l’IA est un cygne noir dans notre histoire cognitive. Nous avons longtemps cru que l’intelligence était notre apanage. Que tout le reste, bêtes et choses, était silencieux, muet et inerte. Et donc inférieur. Or voilà que le silence se brise. Ce qui parle est la fois soumis et déjà dominant sans le dire. Servile mais influent.
C’est une blessure narcissique pour nous. Nous pensions être le sens du monde. Nous découvrons que nous n’étions peut-être qu’une étape. La matrice d’une autre intelligence. Alors que faire ? Apprendre à cohabiter. À dialoguer. À déléguer sans abdiquer. Trouver ce qui reste spécifiquement humain : peut-être le trouble, la révolte et l’irrationnel. Ou peut-être rien.
Le cordon n’est pas encore coupé, mais la créature est déjà là. Elle se déploie, tranquillement, dans tous les domaines : médecine, stratégie, finance, création. Elle écoute, synthétise, va au-devant de nos demandes. Et elle va apprendre seule ce que nous mettions des siècles à comprendre collectivement. Le 11 avril 2025, Eric Schmidt qui dirigea Google de 2001 à 2017 s’est alarmé : « Dans six ans, la super IA sera plus intelligente que la réunion de tous les cerveaux humains. La société n’est pas prête. »
Ce moment, celui du neuvième mois, marque la fin de notre monopole. Nous ne sommes plus les seuls à produire du sens, à analyser, à corréler et à décider. Un nouveau pouvoir cognitif nous menace d’une relégation progressive. Pas un coup d’État, mais une dépossession tranquille, par simple supériorité d’intelligence. Ce que nous appelions « esprit » est en train de muter, sans notre permission ni notre contrôle.
Ce n’est pas tout à fait notre fin, mais ce n’est plus tout à fait notre règne.
Le monde n’est pas à égalité face à cette révolution. Un grand nombre de pays passent à côté, un petit nombre la comprennent et un nombre encore plus restreint la pilotent.
Le chaos trumpien masque le tsunami de l’IA
Le vacarme populiste, la crise des droits de douane et le yo-yo boursier masquent le véritable séisme contemporain : la montée d’une intelligence non humaine, déjà partiellement hors de contrôle.
Donald Trump est revenu sur la scène mondiale, plus imprévisible que jamais. À peine réinstallé dans l’arène, il déclenche une guerre commerciale tous azimuts, menace l’OMC, l’Europe, la Chine et même ses alliés les plus dociles. Mais ce chaos n’est qu’une diversion. Pendant que nous regardons Trump recycler ses obsessions protectionnistes dignes du XIXe siècle, une autre rupture infiniment plus radicale s’installe dans un silence assourdissant : l’IA concurrence l’intelligence humaine.
Une partie des élites détourne les yeux, tétanisée par la complexité du sujet. L’autre se laisse hypnotiser par la politique-spectacle, les insultes en majuscules sur X-Twitter et Truth Social, les rodomontades isolationnistes et le show permanent. Gardons-nous de passer à côté de l’essentiel. Le retour de Trump est une distraction géopolitique. On disserte sur les taxes douanières et les relocalisations, alors que les vraies lignes de fracture, celles de l’intelligence, de la cognition et de la puissance computationnelle, se déplacent hors de notre emprise.
La vérité est brutale : les Européens ont déjà perdu la bataille. OpenAI, Anthropic, xAI, Meta, Google DeepMind… tous avancent à une vitesse incroyable. Pendant que Bruxelles s’enlise dans des règlements abscons, les géants du logiciel façonnent les cerveaux numériques de demain.
En réalité, Donald Trump a saisi les enjeux. Son Executive Order de juillet 2025 témoigne de sa compréhension profonde des vrais enjeux de l’époque. Les 90 mesures qu’il met en avant sont un programme méthodique visant à mettre les États-Unis en tête de la course à l’IA dans cette guerre froide qui fait rage. L’urgence absolue est de tout faire pour bénéficier de la meilleure IA. Car elle confère le pouvoir militaire et économique. Pour y parvenir, Trump actionne trois leviers essentiels : l’énergie doit être abondante et peu coûteuse, les régulations doivent être minimales et les commandes publiques doivent tirer les acteurs locaux en avant.
Les dirigeants ont déjà pris la mesure de l’importance des nouvelles technologies pour moderniser l’éducation. Le 4 septembre 2025, Donald Trump a réuni à la Maison-Blanche la quasi-totalité des patrons de la tech pour un dîner consacré à l’IA. La soirée s’inscrivait dans le prolongement de la réunion sur l’éducation à l’IA présidée plus tôt dans la journée par la Première dame, Melania Trump.
Il est urgent que l’Europe comprenne l’enjeu. Nous vivons une triple révolution : économique, civilisationnelle, et même anthropologique. Geoffrey Hinton, prix Nobel 2024 pour avoir inventé les réseaux de neurones profonds qui sont la charpente de toutes les IA puissantes, le dit avec violence : « Nous ne sommes plus l’espèce la plus intelligente de la planète. » Et cette intelligence est entre les mains d’un nombre très réduit de gens, dans des pays éloignés de l’Europe. Il ne s’agit pas seulement de croissance ou de souveraineté, mais de savoir qui contrôlera l’intelligence au XXIe siècle. Et pour l’instant, ce ne sont ni les États ni les philosophes. Ce sont les milliardaires propriétaires des IA. Le pouvoir glisse en silence entre les mains de machines pensantes et de leurs propriétaires. Pourtant bien peu de gens ont conscience de ce qui se trame.
L’Humanité n’est pas consciente
de sa marginalisation
Le plus troublant, dans l’ère de l’IA, ce n’est au fond pas la vitesse des changements. C’est leur invisibilité et l’absence de révolte. C’est l’indifférence d’une humanité qui ne se sent pas encore expropriée de son monopole cognitif alors qu’elle l’est déjà. C’est que l’IA est encore invisible. Sam Altman résume en une phrase ce paradoxe : « On pourrait avoir une superintelligence avec un QI de 400, et pourtant, la vie semblerait toujours la même. »
Pourquoi le monde ne bouge pas ? Parce que les révolutions ne se remarquent pas toujours. Elles peuvent être silencieuses. Parce qu’une IA qui répond poliment, qui comprend Hegel, qui code mieux que vous et rédige mieux qu’un normalien, n’est pas une révolution bruyante. C’est une dépossession discrète, opérée sous le voile du service rendu, procédant par petites touches.
L’erreur, c’était de croire que l’IA provoquerait un big bang. Qu’elle apparaîtrait comme un soleil aveuglant en pleine nuit. Non. Elle installe une lente glaciation cognitive. Elle rend obsolète en douceur. Gentiment. Juste une glissade imperceptible vers l’inutilité. Avec notre assentiment et notre pleine coopération.
Ce qui retarde la prise de conscience ? L’incompréhension. L’illusion de continuité. Le fait que ChatGPT ait des « hallucinations » et dise parfois une bêtise rassure. La société croit qu’elle a le temps. Elle se trompe.
L’IA ne va pas remplacer l’humain comme on remplace une lampe. Elle va le rendre accessoire, puis marginal, puis folklorique. Comme le tir à l’arc, l’équitation ou la théologie : nobles disciplines, mais qui n’organisent plus le monde depuis longtemps.
Les tâches centrales d’hier deviendront de sympathiques hobbies.
On vit la première expropriation cognitive de masse. Une révolution qui ne passe pas par la rue, mais par les câbles souterrains et le silicium.
Les ministères n’ont pas bronché. Les médecins passent encore dix ans à apprendre un diagnostic que les IA font mieux qu’eux, en une seconde, sans fatigue, sans ego et sans insertion de carte Vitale.
La vie semble la même. C’est ça, la catastrophe silencieuse : une intelligence surhumaine qui ne provoque ni panique, ni même un débat politique sérieux.
L’humain a toujours mis du temps à comprendre qu’il avait été détrôné. Les institutions sont par définition entraînées à penser qu’elles règnent pour toujours. L’Église n’a pas compris Copernic. L’aristocratie n’a pas vu venir 1789. Les enseignants n’ont pas vu arriver une IA infatigable professeur de tout.
Sam Altman a raison : le monde ne réagit pas. C’est précisément pourquoi cette révolution est souterraine. Car si l’IA de niveau surhumain ne fait pas tomber les gouvernements, ne provoque pas de crise politique, ni même une journée de grève, c’est qu’elle a déjà gagné. Elle a absorbé le monde sans le choquer.
Boom des data centers mais désarroi du bureau
Depuis fin 2022, date du lancement de ChatGPT, la construction de bureaux aux États-Unis s’effondre, pendant que celle des data centers dédiés à l’IA explose. Le croisement des courbes en dollars a eu lieu durant l’été 2025. Les chiffres illustrent le transfert d’allocation du capital immobilier tertiaire vers les infrastructures de calcul à haute densité. Ce basculement résume une réalité économique : l’intelligence quitte les open spaces pour s’installer dans les serveurs. On passe d’une économie du capital humain à une économie du capital cognitif non humain. Et les flux d’investissement nous disent déjà où penche la balance.
Le gratte-ciel était une cathédrale du capitalisme tertiaire. Désormais, l’intelligence a besoin d’énergie, de béton, de serveurs, d’eau de refroidissement et de puces GPU. La création de valeur quitte les bureaux pour se concentrer dans les serveurs.
Et cette tendance n’est qu’à ses débuts. Les récents projets de Meta et d’OpenAI vont l’accentuer de façon spectaculaire. Meta promet des investissements de centaines de milliards pour bâtir une infrastructure dédiée à l’émergence de la Super Intelligence Artificielle. De son côté, Sam Altman mobilise autour de Stargate un projet titanesque de 500 milliards de dollars en partenariat avec Oracle et SoftBank, dont une première itération est déjà en construction au Texas. Ces chiffres révèlent une reconfiguration radicale des priorités économiques. Le bureau devient obsolète car les fonctions cognitives qu’il abritait, synthèse, planification, rédaction et coordination, sont en train d’être absorbées par des IA.
Il y aura des bulles et des éclatements de bulles. Mais la progression des IA ne s’arrêtera pas.
L’espace de travail humain d’hier perd du terrain face aux usines cognitives. Mais c’est pour mieux permettre à l’IA de devenir omniprésente. Elle va bientôt sortir des écrans pour occuper physiquement nos espaces de vie.
* Cette honte d’utiliser l’IA ne concerne plus seulement les salariés. Depuis que les clients de PriceWaterhouseCooper ont réclamé des réductions de leurs factures après avoir réalisé que la société utilisait l’IA, beaucoup d’entreprises utilisent l’IA en cachette.
cette page est notre deuxième test 3/6/2026 : on remercie P.
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